LA FEMME ET LA SAINTETÉ DANS LE MONDE MAGHREBIN

Journée d’Études animée par le Dr. Issam Toualbi-Thaâlibî (Université d’Alger I), le Dr. Bengouia Samia (Université d’Alger I), Mme. Dahmani Siham (Université de Constantine) et le Cheikh Bentounès Khaled (Zawiya Alawiyya).

Samedi 11 octobre 2014.

« Les Soumis à Dieu et les Soumises, les Croyants et les Croyantes, les Obéissants et les Obéissantes, les Loyaux et les Loyales, les Endurants et les Endurantes, les Craignants et les Craignantes, les Donneurs d’aumônes et les Donneuses, les Jeûneurs et Jeûneuses, les Gardiens de leur chasteté et les Gardiennes, les Invocateurs de Dieu et les Invocatrices ; à ceux là Dieu a
réservé un pardon et une récompense énorme.» (Coran, s33 v35).

Faisant suite à la protestation d’une croyante venue se plaindre au Prophète de l’Islam (p.s.l) du caractère quelque peu « masculin » du discours coranique, la révélation de ce verset devait instaurer, en tant que précepte élémentaire de l’Islam, le principe d’égalité des genres dans le rapport de l’être à son Créateur.

Le Message coranique semble également, à travers cette conception égalitariste de la servitude (al-‘ubudiyya), inviter les fidèles, femmes et hommes, à transcender toutes leurs différences à travers l’acte d’adoration (al-‘ibâda).

On comprend à partir de là l’émergence, dès l’aube de l’Islam, de grandes
figures de la Sainteté féminine musulmane et dont l’autorité spirituelle n’avait
rien à envier à celle des grands Compagnons du Prophète (p.s.l) : Khadidja al-
Tâhira (la Pure), Fatima al-Zahra (la Resplendissante), Aïcha al-‘Âlima (la Savante), Hafsa a-Sawwâma (la Jeûneuse)…etc. Unanimement reconnues par la communauté des Croyants, ces pieuses-femmes allaient servir de modèle pour la future génération d’ascètes femmes d’Orient, et dont les plus célèbres furent sans doute Fatima al-Nîsâbûriyya (m.762), Hafsa Bint Sîrîn (m. 721) et Rabî‘a al-‘Adawiyya (m. 801).

N’éprouvant aucune gêne à vanter les mérites de ces Zâhidât (ascètes-femmes), les hagiographes de l’Islam allaient, entre le Xe et le XIIe siècle, s’efforcer de restituer, parfois au détail près, la vie et les dévotions de ces grandes croyantes.
Du Sifat al-Safwa (La Description de l’Elite) d’Ibn al-Djawzî (m.1201) au Tadhkirat al-Awliyyâ’ (Le Mémorial des Saintes) de Farid-eddin al-Attâr (1218), rares sont les chroniques de l’Islam médiéval qui ne faisant pas les éloges de la piété des ascètes-femmes de l’Islam médiéval. Al-Sulamî (m. 1021) alla jusqu’à dédier un recueil tout entier, Dhikr an-niswa al-muta’abbidât as-sûfiyyât (Le Mémorial des femmes soufies), à la mémoire de ces Saintes ; pas moins de 84 biographies de femmes soufies y sont ainsi relatés à travers une série d’anecdotes, de récits et de témoignages mettant en évidence le rôle décisif de ces dernières dans l’élaboration de la tradition islamique.

En considérant la forte présence du Féminin dans la littérature mystique
d’Orient, peut-on supposer qu’il en est de même dans celle maghrébine ? Il va
sans dire que la notion de Sainteté (al-wilâya) représente la pierre angulaire de
l’Islam maghrébin en général et algérien en particulier; Sidi Boumediene
(Tlemcen), Sidi al-Houari (Oran), Sidi Rachad (Tipaza), Sidi Abderrahmane
(Alger) ou Sidi al-Maghilî (Adrar), il ne se trouve pas, en effet, une ville d’Afrique
du Nord qui n’ait été baptisée au nom d’un de ces Amis d’Allah (awaliyyâ’). De ce point de vue particulier, les Lalla (Saintes) ne semblent pas avoir été en marge de la vie religieuse de la cité maghrébine : Lalla Setti (Tlemcen), Lalla Saâdiya (Djebel Tachelal), Lalla Mimouna (Rachgoun), Lalla Khadija (Kabylie)… plus proches de nous les Lalla Zeineb d’El Hamel (m. 1905), Lalla Fatima Nsumer (m. 1969) de Djurdjura et Sayyida Hamza al-‘Âliya d’Alger (m.1928).

L’imaginaire collectif maghrébin de la Sainteté semble ainsi autant imprégné
des figures féminines qu’il ne l’est de celles masculines. Mais pour autant et en
admettant que ce soit réellement le cas, comment peut-on expliquer que ces
Saintes soient, pour ainsi dire, tout simplement absentes de la littérature
hagiographe maghrébine ? En effet, et à l’exception des deux recueils anonymes, le Manâqib (Les mérites) de ‘Aïcha al-Mennoubiyya et le Manâqib al-waliyya Meriem al-Semlaliyya, aucun autre ouvrage ne fut, à notre connaissance, dédié à la mémoire de ces religieuses maghrébines. Plus encore : les biographies des savants maghrébins, contrairement à ceux d’Orient, ne comportent quasiment pas de références féminines : c’est ainsi que sur les 277 noms composant le Kitâb al Tachawwuf d’Ibn Ziyyât (m. 1230), seuls 7 femmes y sont mentionnées ; il en va pour le Ens la Faqîr wa ‘azz al haqîr d’Ibn Qundh (m. 1408) où l’on n’y rencontre pas plus de 4 femmes !

Comment expliquer cette « absence » des femmes dans la littérature
maghrébine du Moyen-âge ? Ne serait-ce qu’un « oubli » de l’histoire ou doit-on, au contraire, y voir l’expression d’une tentative misogyne de la gente masculine afin d’« occulter » la mémoire de ces Saintes femmes du Maghreb. Et à supposer que ce fut le cas, y aurait-il aujourd’hui un espoir, à travers par exemple la restauration du patrimoine manuscrit maghrébin, de reconstituer les biographies de ces femmes et de mettre en exergue leur mémoire ? Mais aussi de déterminer le rôle joué qu’elles auront pu joué dans la préservation et la transmission de la culture islamique en général et des sciences traditionnelles en particulier.

Programme – Sainteté au féminin FR